Vous avez livré une prestation ou des marchandises à un client basé en Allemagne, en Espagne, au Maroc ou aux États-Unis — et il ne paie pas. La frontière change-t-elle fondamentalement vos droits ? Pas nécessairement. Mais elle ajoute une couche de complexité juridique qui demande une stratégie adaptée. Droit applicable, juridiction compétente, injonction de payer européenne, exequatur, réseau international d'avocats : ce guide vous présente les outils disponibles pour recouvrer efficacement une créance transfrontalière.

1. La première étape est identique : la mise en demeure

Quelle que soit la nationalité du débiteur, la première démarche reste une mise en demeure formelle. Un courrier signé par un avocat inscrit au Barreau de Paris, rédigé en français avec une traduction en anglais si nécessaire, produit un effet psychologique fort même sur un débiteur étranger : il comprend que son créancier dispose d'un conseil juridique et que la situation est sérieuse.

Cette mise en demeure sert également à :

Le plus souvent ignoré

Dans la plupart des dossiers internationaux que nous traitons, la mise en demeure par avocat suffit à obtenir le règlement ou l'ouverture d'une négociation sérieuse. Le débiteur étranger n'anticipe généralement pas une réaction aussi rapide et structurée de la part d'un créancier français.

2. Quelle juridiction est compétente ?

Avant d'envisager une procédure judiciaire, il faut déterminer quel tribunal peut être saisi. La réponse dépend du lieu où est établi le débiteur.

Débiteur établi dans l'Union européenne

Le Règlement (UE) n° 1215/2012 dit « Bruxelles I bis » régit la compétence judiciaire dans les litiges civils et commerciaux entre États membres. En principe :

Débiteur établi hors Union européenne

En dehors de l'UE, la compétence des tribunaux français repose sur les règles du droit international privé français (articles 42 et suivants du Code de procédure civile) et sur les conventions bilatérales ou multilatérales liant la France au pays du débiteur. Si le contrat ne contient pas de clause attributive de juridiction, il faut souvent engager la procédure dans le pays du débiteur — ce qui implique de s'associer à un avocat local.

La meilleure protection contre cette incertitude est la clause attributive de juridiction et la clause de droit applicable, à insérer systématiquement dans tout contrat international. Prévoir « les tribunaux de Paris sont compétents, le droit français est applicable » change radicalement la situation en cas de litige.

3. Quel droit est applicable à la créance ?

La question du droit applicable est distincte de celle de la compétence. Un tribunal français peut appliquer le droit belge, et un tribunal belge peut appliquer le droit français. Au sein de l'UE, le Règlement (CE) n° 593/2008 dit « Rome I » détermine la loi applicable aux obligations contractuelles :

Pour un créancier français fournissant des services depuis la France, l'absence de clause de droit applicable conduit souvent à l'application du droit français — ce qui est favorable. Mais en matière de vente de marchandises, la Convention de Vienne sur la vente internationale de marchandises (CVIM) peut s'appliquer si les deux États sont parties à cette convention, ce qui est le cas pour la plupart des partenaires commerciaux de la France.

4. L'injonction de payer européenne : la procédure phare pour les créances UE

Pour les créances pécuniaires incontestées contre un débiteur situé dans un autre État membre de l'UE, le Règlement (CE) n° 1896/2006 crée une procédure d'injonction de payer européenne (IPE). C'est l'outil le plus efficace pour les créances transfrontalières au sein de l'Union.

Comment fonctionne l'IPE ?

  1. Le créancier dépose une requête standardisée (formulaire A) auprès du tribunal compétent dans son État membre.
  2. Le juge examine la requête sans entendre le débiteur et, si la créance paraît fondée, rend une injonction de payer européenne.
  3. L'injonction est signifiée au débiteur dans son État membre.
  4. Le débiteur dispose de 30 jours pour former opposition. En l'absence d'opposition, l'injonction est déclarée exécutoire dans tous les États membres — sans qu'il soit nécessaire d'obtenir un exequatur.

Avantages de l'IPE

Votre client européen ne paie pas ? Une injonction de payer européenne peut être exécutée directement dans son pays.

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5. Le titre exécutoire européen pour les créances non contestées

Le Règlement (CE) n° 805/2004 crée le titre exécutoire européen (TEE), qui permet de certifier comme titre exécutoire européen une décision judiciaire, une transaction judiciaire ou un acte authentique portant sur une créance incontestée. Ce titre permet une exécution directe dans tout État membre sans procédure d'exequatur.

Pour bénéficier du TEE, certaines conditions procédurales doivent être respectées lors de la procédure nationale (notification correcte, droit de réexamen accordé au débiteur). L'assistance d'un avocat est fortement recommandée pour s'assurer de la conformité du dossier.

6. Recouvrement hors UE : les outils disponibles

Le recouvrement d'une créance contre un débiteur établi hors de l'Union européenne est plus complexe, mais pas impossible. Les principaux leviers sont :

La mise en demeure internationale

Même hors UE, une mise en demeure signée par un avocat français, adressée par courrier recommandé international ou par voie de signification diplomatique, est souvent suffisante pour déclencher un règlement amiable. Beaucoup de débiteurs étrangers préfèrent régler plutôt que de s'exposer à une procédure dans un pays étranger.

L'arbitrage international

Si le contrat contient une clause compromissoire (clause d'arbitrage), un arbitrage international peut être engagé devant une institution comme la Chambre de Commerce Internationale (CCI) de Paris, le CIRDI ou toute autre institution désignée. La sentence arbitrale internationale est reconnue et exécutoire dans plus de 170 pays signataires de la Convention de New York de 1958.

L'exequatur d'un jugement français à l'étranger

Si vous obtenez un jugement d'un tribunal français condamnant votre débiteur étranger, ce jugement doit faire l'objet d'une procédure d'exequatur dans le pays du débiteur pour y être exécuté. Cette procédure varie considérablement selon les pays et les conventions bilatérales existantes. La France a conclu des accords d'entraide judiciaire avec de nombreux États (Maroc, Tunisie, Algérie, Canada, plusieurs pays africains).

Le réseau international d'avocats

Pour les créances importantes ou les débiteurs situés dans des pays sans convention bilatérale avec la France, le recours à un correspondant local est souvent nécessaire. Un avocat français peut coordonner l'action avec un confrère étranger, assurer la cohérence de la stratégie et servir d'interlocuteur unique pour le créancier français.

7. Les précautions contractuelles indispensables pour l'avenir

Si votre activité comporte une dimension internationale, certaines clauses contractuelles sont indispensables pour sécuriser vos futures créances :

8. L'assurance-crédit export

Pour les entreprises qui exportent régulièrement, l'assurance-crédit export (proposée notamment par Bpifrance Assurance Export ou des assureurs privés comme Euler Hermes, Coface ou Atradius) offre une protection contre le risque d'impayé international. En cas de sinistre, l'assureur indemnise le créancier et prend en charge le recouvrement. Cette solution est particulièrement adaptée aux PME qui traitent avec des clients dans des pays à risque élevé.

Conclusion

Recouvrer une créance internationale est plus complexe qu'un recouvrement domestique, mais les outils existent — en particulier au sein de l'Union européenne, où la procédure d'injonction de payer européenne offre un mécanisme simple et puissant. Dans tous les cas, la première étape reste la même : une mise en demeure formelle par avocat, qui règle la majorité des dossiers avant même d'envisager une procédure judiciaire. Pour les cas plus complexes, une stratégie sur mesure intégrant le droit applicable, la juridiction compétente et, le cas échéant, un réseau de correspondants internationaux, est indispensable.

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